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[Paris] Yaël et sa famille accueillent Nour, qui vient de Lybie

Nour, libyenne et musulmane, a fui la guerre et trouvé refuge à Paris chez Yaël, française et juive. Depuis, elles se découvrent, apprennent l’une de l’autre, et s’apprécient au-delà des clivages religieux et culturels. Une entraide qui balaie les clichés communautaires.

Article "Yaël & Nour, transformées par l’exil" de Dorothée Werner, publié dans la revue Elle, en janvier 2019

Photographie Aglaë Bory

C’est une maison nichée sur les hauteurs de Montreuil, un refuge bobo à l’est de Paris. Une cuisine chaleureuse ouverte sur un jardin en fouillis, les affaires des enfants traînent ici et là, un havre campagnard en pleine ville. C’est calme et pourtant ici, auprès de Yaël et Nour, le monde se raconte. « C’est comme une comédie romantique » prévient Yaël. Il faut dire que cette scénariste, marié à un cinéaste, à l’œil : « L’histoire commence par deux personnes qui ne sont pas faites pour se rencontrer, la tête pleine d’interrogations mutuelles. Les préjugés se déconstruisent, et on se met à s’aimer ». La première rencontre a eu lieu en septembre dernier, dans un café voisin. Yaël, son mari Thomas et leurs deux enfants sont volontaires pour accueillir chez eux une personne en exil, « un migrant », un an durant. Ils l’ont déjà fait avec Tashi, une jeune Tibétaine, via l’association SINGA et son dispositif J'accueille, qui met en relation les « accueillants » et les « accueillis ». On ne choisit ni l’âge, ni la religion, ni le pays d’origine. Libre à chacun, après cette première rencontre, de se lancer ou non dans l’aventure.


Un coup de fil de SINGA avait prévenu : Nour, 22 ans, a dû fuir seule la Libye en guerre. Réfugiée à Paris en 2017, en attente de sa carte de séjour, elle cherche un toit, une base qui lui permettra de reconstruire sa vie. Premier rendez-vous au café : « Une Libyenne de 22 ans, musulmane, j’avoue que je me suis inquiétée, confie Yaël. Je suis féministe, juive, attachée à la liberté des filles, et je me suis demandé comment on allait pouvoir vivre avec une fille voilée à la maison. C’est idiot mais j’imaginais un genre de souris gris et terne, cachée derrière son foulard, et honnêtement je ne savais pas si j’allais pouvoir aider. » Au café, personne, Yaël guette une silhouette furtive, rien. Au bout d’un moment, elle finit par passer un coup de fil. La fille installée à une tale voisine décroche : Nour a un téléphone avec une coque rose, porte une minijupe, un joli rouge à lèvres, comment soupçonner en la voyant son histoire et son statut si précaire ? Ce fut la première surprise. La deuxième fut pour Yaël de prononcer, dès les premières minutes et alors même que Nour ne parle pas encore bien le français, ce qu’elle appelle « cette phrase folle » : « Je suis juive, est-ce un problème pour vous ? »


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Pourquoi reçoit-on à la maison quelqu’un dont on ne sait rien, si ce n’est qu’il sera là le matin, le soir, lors des repas de famille, le week-end pour tout partager ? Pourquoi en vient-ont à se demander si l’on sera capable de faire face à une personne venue de l’enfer, traumatisée, hurlant peut-être toute la nuit, sachant qu’on peut toujours offrir une chambre, parfois même de l’amour, mais guère plus ? « Ma famille a connu le rejet, l’exil, l’extermination pour des raisons d’identité, raconte Yaël. Trop de gens sont morts parce qu’on ne leur a pas ouvert la porte. Je ne peux pas ne rien faire pour les migrants… Ni prendre le risque de vivre sous mon toit le même rejet à cause de mes origines. » Que pouvait répondre Nour, élevée dans la classe moyenne de la banlieue de Tripoli, biberonnée à la télé libyenne qui montre en continu, dit-elle, les musulmans comme les gentils, et les juifs comme les méchants ? Que pouvait dire cette fille qui n’a jamais rencontré un juif de sa vie et dont les parents, avec lesquels elle est en contact plusieurs fois par jour, étaient inquiets à la perspective de la voir atterrir chez ceux qu’ils considèrent comme des ennemis ? Du haut de ses 22 ans, Nour a dit simplement : « Je comprends ta question et ton inquiétude. Mais ça m’est égal. Je veux rencontrer des gens différents de moi. »

« C’est comme si on se connaissait depuis longtemps, confie Yaël. On rit et on pleure des mêmes choses, c’est fascinant… »

La suite ? « C’est une série de déconstruction de clichés, comme une greffe qui prend au-delà de toute espérance » raconte Yaël. Parfois, Nour n’a pas le moral, pas trop envie de parler. Au départ, elle dormait beaucoup. Elle rêve d’être journaliste pour raconter le monde tel qu’il ne tourne pas rond. Son histoire, elle la déroulera au fil des discussions avec Yaël. Banlieue de Tripoli, parents divorcés et aimants, belle maison, belle voiture. Le père tient un magasin de confection, la mère un restaurant. Une vie agréable qui se déglingue avec la guerre, resserrant de manière invivable l’enfermement des filles, jusqu’à prendre des proportions effrayantes, jusqu’à mettre Nour en danger… On n’en saura pas plus, si ce n’est que deux de ses proches ont été assassinées. Elle part avec un peu d’argent des parents. D’abord en Tunisie, ensuite en Espagne, puis à Paris. Nuits à l’hôtel, files d’attente pour la demande d’asile, avec des Soudanais, des Syriens, des Érythréens, des Chinois, etc., des heures, des jours durant. Nour vit deux mois ici, deux mois-là, avant de s’inscrire à l’association SINGA. « Avant ma vie était floue, confie t-elle. J’ai travaillé dans un restaurant, mais j’avais un autre plan en tête que d’attendre des pourboires toute ma vie. Je veux gagner très bien ma vie, avoir une belle maison, et faire des choses pour les femmes de mon pays. Depuis que je vis chez Yaël, c’est plus net. J’apprends le français, je fais du baby-sitting, du sport, j’espère pouvoir entrer à la fac. Je me vois comme une femme libre. »


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Installée dans la chambre d’amis depuis plus de trois mois, Nour fait des progrès chaque jour. Courageuse et volontaire, elle est éperdue de gratitude pour Yaël qu’elle appelle son ‘ange gardien », comme une mère symbolique qui lui ouvrirait la voie de sa liberté. « Il faut dire que Nour arrive avec une sorte de mission féministe assez incroyable, souligne Yaël, admirative. Son chemin lui demande de se défaire de toute sa vision du monde, par exemple sur ce qu’une fille doit ou ne doit pas faire… » Les amies de son âge restées à Tripoli sont mariées, avec plusieurs enfants. « Moi, je veux être le sujet de ma vie, dit Nour. Là-bas, c’était impossible, d’entrer en guerre contre toute la société. Ici, je fais ce que je veux. » Yaël s’amuse de leurs différences : « Pour moi, être une femme libre, c’est être débarrassée des codes de la domination masculine, de l’hyperféminité censée plaire aux hommes… Au contraire, la liberté pour Nour, c’est celle de s’habiller comme elle veut sans rendre de compte à personne : toujours sexy, maquillée, hyper féminine ! »

« Je veux être le sujet de ma vie. En Libye, c’était impossible d’entrer en guerre contre toute la société, ici, je fais ce que je veux. »

Parfois, Nour apporte des fleurs, prépare une spécialité libyenne. Yaël l’emmène au musée, au cinéma, au théâtre… « C’était magnifique de la voir à Bobigny devant une pièce de Molière. Elle avait des étoiles plein les yeux ! » Ensemble elles parlent de Dieu, des hommes, du chemin ardu vers la liberté d’être soi-même. « C’est comme si on se connaissait depuis longtemps, confie Yaël. On rit et on pleure des mêmes choses, c’est fascinant… » Nour a des coups de blues, c’est inévitable. L’exil laisse des traces, l’autre nuit, elle a fait un rêve : « j’étais blonde aux yeux bleus, moi en plus belle.  Dans le miroir, je me demandais : «Pourquoi ai-je tellement changé ? ». Ma famille me trouvait bizarre, mais au fond de moi j’étais si contente… ». Lors du premier dîner, Nour la frondeuse avait osé poser cette question dans son français hésitant : « Je comprends très bien mon intérêt à être ici, mais le vôtre ? » Yaël était soufflée. Elle savait que l’enrichissement serait mutuel. « Depuis, je la vois partir à l’assaut de sa vie avec tant de courage, cela nous donne une ligne de conduite. Et puis, comment le dire sans passer pour une illuminée, mais je ne savais pas que j’avais tout cet amour en moi. Plus on en donne, plus on en reçoit. » La conversation prend fin et soudain Nour s’interroge : « mais comment vais-je faire pour partir d’ici dans quelques mois ? » Yaël répond en riant : « Tu feras comme tous les enfants qui grandissent, tu viendras déjeuner à la maison tous les dimanches avec ton linge sale ! ».


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Le réseau pour la rencontre

Présente dans 10 pays et 20 villes, SINGA est une association qui fait se rencontrer des personnes réfugiées et des bénévoles dans le but de vivre des choses ensemble, et dont l’écrivain Leïla Slimani siège au conseil d’administration. Le dispositif J'accueille regroupe des bénévoles prêts à accueillir un réfugié pour une durée « de trois à douze mois ». Très encadrés et réfléchis, d’autres programmes permettent d’organiser des sorties, des sorties, des visites, des avances, des cours, des soirées, la mise en contact avec des employeurs… « Notre philosophie, explique Vincent Berne, directeur du réseau d'accueil, est de privilégier les vraies rencontres, l’échange autour de la langue, l’apprentissage mutuel des codes de chacun, selon les affinités… pour que ce soit le plus enrichissant possible pour tout le monde. »


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